Ubériser le monde Le modèle d’Uber révolutionne l’industrie des services. Pour le meilleur et pour le pire.

Publié le lundi 14 septembre 2015 à 20:02 par Laurence Léa Fontaine.


L’industrie du taxi a été bouleversée par l’arrivée d’Uber, une plateforme de covoiturage en ligne.Photo: Nathalie St-Pierre

Sans détenir de permis ou de formation, de plus en plus de citoyens – plus ou moins qualifiés pour la tâche – se transforment en hôtelier, en chef cuisinier ou en chauffeur de taxi, au gré de leurs humeurs et de leurs loisirs tout en récoltant au passage quelques (ou plusieurs!) dollars. Il leur suffit d’offrir leurs services par l’entremise d’une plateforme numérique ou d’une application derrière lesquelles se cachent des entreprises lucratives. Les utilisateurs peuvent commander en ligne des repas préparés dans leur voisinage, louer une chambre chez le particulier ou encore prendre un taxi, tout cela à des prix compétitifs. «En utilisant les technologies numériques, ces plateformes créent des passerelles entre des personnes ayant des compétences différentes afin qu’elles puissent se rencontrer, décrit le professeur Olivier Germain, du Département de management et technologie. Ces plateformes sont des intermédiaires incontournables générant beaucoup de profits à partir d’une main-d’œuvre peu payée et d’une cote prélevée sur chaque service.»

Olivier GermainPhoto: Émilie Tournevache

Lancée en 2009, la plateforme de covoiturage en ligne Uber, aussi populaire que controversée, offre ses services dans plus de 70 villes dans le monde. Elle est même à l’origine d’un nouveau mot: l’ubérisation de l’économie. «C’est une manière de remettre en question l’économie traditionnelle par des modèles numériques», définit Olivier Germain. Des modèles qui viennent chambouler le monde du travail et la manière même de percevoir le travailleur. «Des gens ordinaires se mettent à marchander leurs compétences du quotidien. La sphère privée devient une marchandise: j’ai des surplus de sauce à spaghetti? Pourquoi ne pas les écouler sur une plateforme numérique?, illustre le professeur. Désormais, presque tous les domaines de la vie peuvent être ubérisés.» La frontière entre vie privée et professionnelle, qui ne cesse de s’amincir en raison notamment des médias sociaux et des téléphones intelligents, se trouve encore plus fragilisée. «On pousse encore plus loin le modèle capitaliste», précise le professeur.

Instantanéité

Au volant de leurs propres véhicules, les chauffeurs Uber sillonnent la ville, sans détenir de droit d’entrée dans l’industrie du taxi, estimé à environ 200 000 dollars à Montréal. Une application des plus modernes, téléchargeable sur un téléphone intelligent, permet aux utilisateurs de commander leur course et de la payer en ligne avec une carte de crédit, d’obtenir le temps d’attente et de suivre le trajet de leur chauffeur au moyen de la géolocalisation. Le prix de la course est fixe et en-deçà des prix offerts par l’industrie traditionnelle. «C’est une nouvelle forme de consommation qui offre beaucoup de flexibilité tout en facilitant notre quotidien, commente Olivier Germain. Le modèle repose sur une logique d’instantanéité: j’obtiens vite un taxi, je suis vite conduit à ma destination et le chauffeur est vite rémunéré.»

Mais derrière cette image d’efficacité se cache une entreprise porteuse de valeurs capitalistes très fortes aux antipodes de l’économie de partage dont elle se réclame. «Uber affirme qu’elle est une plateforme de covoiturage, ce qui n’est pas tout à fait vrai puisque la course est rémunérée. Dans l’économie de partage, on trouve la notion de troc et de réciprocité», affirme Olivier Germain. Uber a aussi recours à un bassin interchangeable de travailleurs autonomes majoritairement sous-payés et à statut précaire. «Ces derniers n’ont pas de contrats signés avec Uber et pas de protection sociale», poursuit le professeur. Seule une poignée de travailleurs – qui occupent des emplois spécialisés – sont embauchés par Uber et ses filiales. «Uber n’a pas à supporter de masse salariale et peut résister à tout choc économique puisqu’il n’y a personne ou presque à licencier!», remarque Olivier Germain. Avec de tels travailleurs fantômes répartis aux quatre coins du monde et un modèle d’affaire virtuel, Uber redéfinit également le périmètre de ce qu’est une organisation. «Les entreprises délocalisées ne sont pas redevables à des États-nations et ne payent pas d’impôts», souligne le professeur.

Uber a beau être accusée de concurrence déloyale par l’industrie du taxi, la société ne pourra pas résister longtemps au phénomène des plateformes de services en ligne, soutient Olivier Germain. «Plutôt que de s’acharner sur les chauffeurs Uber, il faut donner un statut et un cadre légal à Uber et inventer des formes de régulation pour mieux gérer ces plateformes de services en ligne.» Le gouvernement doit légiférer, certes, mais ce ne sera pas tâche facile. «Uber est blindé, ses cellules juridiques sont puissantes et ses lobbyistes font énormément de pression, notamment en Europe auprès de la Commission européenne, dans le but de bloquer toute forme de régulation possible», conclut Olivier Germain.

Les chauffeurs uber: des entrepreneurs?

Olivier Germain a suivi pendant une semaine des chauffeurs Uber. «La plupart travaillent à temps plein en cumulant plusieurs emplois. J’ai vu, par exemple, un professionnel de recherche faire de l’Uber pour arrondir ses fins de mois» mentionne le professeur.

Par une bonne journée de travail, les chauffeurs Uber empochent environ 200 dollars. Seuls les plus forts survivent, constate Olivier Germain. «Pour maximiser leurs revenus, les chauffeurs Uber doivent entre autres apprendre à reconnaître rapidement les meilleures zones et celles à éviter.» Cette «sélection naturelle» met les chauffeurs en concurrence les uns avec les autres. «Pour que le travail soit rentable, il leur faut développer leurs stratégies personnelles, explique le professeur. Uber n’est pas là pour les former ni les encadrer, contrairement à l’industrie du taxi qui, elle, régule, répartit les courses entre les chauffeurs, développe les stratégies et permet par le fait même de contrer la compétition entre eux.»

Uber tient un discours pro-entrepreneurial – qui se traduit par exemple dans l’étiquette très séduisante d’uberpreneur, malheureusement relayée parfois par les scientifiques –  et qui plaît à plusieurs chauffeurs. «C’est une manière de leur faire porter tout le poids de l’entreprise. Plusieurs chauffeurs investissent, par exemple, dans des voitures plus luxueuses afin d’améliorer leur revenu et leur standing sans support financier de la part d’Uber.»

Actualité UQAM, bulletin électronique du 14 Septembre 2015 à 14H35, mis à jour le 14 Septembre 2015 à 15H15


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