Travail domestique et exploitation : le cas des travailleuses domestiques philippines au Canada (PAFR) (2015)

Publié le lundi 29 juin 2015 à 10:54 par Laurence Léa Fontaine.

Par Elsa Galerand, Martin Gallié et Jeanne Ollivier Gobeil
En collaboration avec PINAY et le Service aux collectivités de l’UQAM
Janvier 2015.

Depuis le milieu des années 50, le gouvernement canadien organise, par sa politique des
frontières et de gestion de l’immigration, l’importation d’une main-d’oeuvre qu’il affecte et
confine au travail de « femmes de services » dans le secteur privé de la domesticité. Cette
politique n’est pas proprement canadienne. Elle s’inscrit dans le cadre plus général des réorganisations de la division internationale du travail qui touchent aussi le secteur du travail
domestique, parfois dit « reproductif » ou « de care » et qui se traduisent notamment par une fuite de care (care drain) des pays « hyper endettés du Sud Global » vers et au profit des pays du  « Nord Global ». La politique migratoire du gouvernement canadien participe ainsi directement de l’« extraction transnationale du travail de care ». Elle se présente également comme une politique familiale puisqu’elle consiste officiellement à répondre à la soi-disant « crise » qui frappe les familles canadiennes en matière de soin et de travail domestique. Cette crise serait liée à l’investissement croissant des mères canadiennes sur le marché du travail et au délaissement concomitant de la sphère domestique. Quant à son mode de gestion, soit le recours à une main-d’oeuvre étrangère à la fois sexuée et racisée, il se justifierait par la pénurie de maind’oeuvre
nationale susceptible d’accepter les conditions de travail en vigueur dans le secteur « des soins à domicile à un enfant, à une personne âgée ou à une personne handicapée, dans une résidence privée ».
Différents programmes visant à encadrer l’importation de la main-d’oeuvre étrangère, sa
sélection comme les conditions de son immigration, se sont succédés depuis le milieu des
années 50. En vertu du programme actuel, en vigueur depuis 1992, le Live-in Care Program
(LCP) ou Programme des aides familiaux résidants (PAFR), les travailleuses migrantes ont
notamment l’obligation de résider chez leurs employeurs canadiens et doivent souscrire à cette
obligation, pour une période minimale de deux ans, pour devenir éligible à la résidence
permanente. Des centaines de milliers de travailleuses, majoritairement originaires des Caraïbes (jusqu’au milieu des années 1980) puis des Philippines, ont dû se plier à cette disposition, avec tout ce qu’elle implique en termes de temps travaillé, de relations de travail, de conditions de vie, d’isolement, de distance et de séparation avec les membres de leurs familles et communautés. Aujourd’hui, ce sont plus de 35 000 travailleuses qui se voient imposer l’obligation de vivre sur leur lieu de travail par le PAFR. L’exploitation particulière, les atteintes aux normes du travail, les abus et les violences – harcèlement, mauvais traitement — que subissent les domestiques résidantes sont dénoncés depuis de nombreuses années, tant par les organisations militantes que par les chercheures qui s’y sont intéressées. Pour autant, la législation canadienne n’a toujours pas été révisée. En 2009 devant la Chambre des communes, en réaction aux revendications de suppression de l’obligation de résidence, le gouvernement réaffirmait l’importance de cette disposition au point d’en faire la raison d’être du PAFR, son intérêt, ce qui justifie son existence comme son maintien :

« L’obligation de résider chez l’employeur est un élément essentiel du PAFR vu la pénurie continue d’aides familiaux au Canada disposés à habiter dans la maison des personnes auxquelles ils prodiguent des soins. Il y aurait peut-être suffisamment d’aides familiaux au Canada pour satisfaire aux besoins du marché du travail liés aux aides familiaux ne résidant pas chez l’employeur. Si l’obligation de résider chez l’employeur était supprimée, il ne serait probablement pas nécessaire d’embaucher un TET (travailleur étranger temporaire) ». L’obligation de résidence constitue ainsi un enjeu de lutte central aujourd’hui. Elle rend particulièrement manifeste le régime d’exception que le gouvernement applique ouvertement aux travailleuses domestiques migrantes. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) condamne cette obligation qui contrevient aux droits humains consacrés comme fondamentaux, en ce qu’elle crée une discrimination systémique; l’Organisation internationale du travail (OIT) s’y oppose au nom du « travail décent » (Convention 189, 2011); les travailleuses politiquement organisées dans Pinay parlent, pour leur part, de situation d’esclavage pour qualifier les relations de travail et de dépendance personnelle dans lesquelles elles sont prises. Elles revendiquent la suppression du live-in requirement.

 

Le rapport Elsa Galerand, Martin Gallié et Jeanne Ollivier Gobeil, en collaboration avec PINAY et le Service aux collectivités de l’UQAM, Travail domestique et exploitation : le cas des travailleuses domestiques, (2015), est disponible en français et en anglais.


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